40k: Ollier et Alliot-Marie dans «Scènes de chasse en Libye» | Mediapart
1 March 2011, 10:16 am
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Ollier et Alliot-Marie dans «Scènes de chasse en Libye» | Mediapart - http://www.mediapart.fr/journal...
March 1, 2011
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"Officiellement, toutes les sombres pratiques liées aux ventes d'armes n'ont plus cours au moins dans les pays occidentaux depuis l'adoption en 1997 de la convention de l'OCDE interdisant la corruption des agents publics. Officiellement, les rétro-commissions, les intermédiaires sulfureux ne sont plus de mise. Et puis, il y a la réalité crue en coulisses.
Dans son livre Armes de corruption massive, le journaliste Jean Guisnel raconte les coulisses de ces ventes d'armes, produites surtout par des pays du Nord, mais pas seulement – la Chine a un rôle actif dans ce domaine –, achetées en majorité par les pays du Sud. A chaque grand «contrat du siècle», se livre le même ballet obscur des services de renseignements, des services diplomatiques mais aussi des intermédiaires pour emporter la mise. La partie n'est pas simplement un jeu d'influence : on y parle essentiellement argent. Car dans ce monde du cynisme revendiqué au nom du réalisme des affaires, « tout et tous sont achetables, il suffit d'en savoir le prix ». Les valises de billets, les comptes dans les paradis fiscaux, les diamants bruts, font l'affaire, selon les cas de figure.
Naïvement, l'opinion publique a pensé que les grandes affaires de corruption des années 1990, poursuivies par la justice, avaient suffisamment effrayé les différents protagonistes pour les amener, si ce n'est à renoncer à toute corruption, au moins à faire preuve d'une certaine retenue. De l'aveu même de certains marchands d'armes, il n'en est rien. Au contraire. Tous deviennent de plus en plus gourmands, la mondialisation néolibérale ayant conduit à une banalisation des pratiques de corruption et des arrangements entre amis. Gaspard Koenig, ancienne plume de Christine Lagarde, y voit un signe de bonne santé dans son livre Les Discrètes Vertus de la corruption, chroniqué par Mediapart.
La France n'a pas le monopole de l'hypocrisie et des faits inavouables dans ce domaine. L'affaire de British Aerospace en Arabie saoudite, où la justice britannique a eu interdiction par le gouvernement Blair d'enquêter, ou le méga-scandale de Siemens en Allemagne, accusé de détenir une caisse noire de près de 2 milliards d'euros servant à corrompre les gouvernements, y compris européens, pour décrocher des juteux contrats, sont là pour le rappeler. Mais les responsables français et leurs intermédiaires paraissent, au fil des pages, avoir été particulièrement actifs ces dernières années, au service de la France bien sûr et de ses industries d'armement. Nicolas Sarkozy, «directeur commercial» comme le dit un chapitre, se démène depuis des années sur ce terrain pour arracher les grands contrats en Arabie saoudite, au Brésil ou en Inde. Depuis son accession à l'Elysée, le Rafale, l'EPR et les sous-marins nucléaires sont au cœur de sa diplomatie. Avec le succès que l'on sait.
La Libye de Khadafi a été particulièrement choyée depuis la levée de l'embargo en 2003. Au moment où Nicolas Sarkozy s'efforce de faire oublier la visite de Khadafi en France et sa tente plantée sur les pelouses de l'hôtel Marigny, il n'est pas malvenu de retrouver les allers et retours du gouvernement français et ses industries d'armement, prêts à fermer les yeux sur tout, et à s'associer avec les intermédiaires les plus louches, dans l'espoir de décrocher le contrat du siècle, comme le raconte le chapitre «Scènes de chasse en Libye»." - 40k
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Scènes de chasse en Libye
Dans son grand bureau bibliothèque de Tripoli, le chef de l’État libyen se dresse,
hiératique, vraie statue de cire. Auprès de sa table de travail, devant une bibliothèque
remplie de livres reliés en cuir vert, les bras le long du corps, Mouammar Kadhafi
attend que la ministre française de la Défense Michèle Alliot-Marie vienne le saluer.
Pour arriver jusqu’à lui, elle aura dû franchir des murailles de béton et traverser un
camp militaire de la garde présidentielle. Le silence est total. Ce 21 octobre 2006, le
bureau du fantasque dictateur est couvert de dossiers et, au fond, sur la table occupée
par son secrétaire particulier, un petit cartable de cuir, très usagé, enferme on ne sait
quel secret.
Les quelques journalistes présents, dont j’étais, ont été introduits dans le bureau un
bon quart d’heure avant l’arrivée de la visiteuse. Le « guide », comme les Libyens et
les fournisseurs étrangers appellent le colonel Kadhafi, ne déviera pas son regard un
quart de seconde, fixant la porte d’entrée. La voici ! Il se dirige vers la ministre et lui
demande des nouvelles de son compagnon Patrick Ollier, député et président du
groupe d’amitié franco-libyenne. À d’autres visiteurs, il avait dit quelques semaines
plus tôt à propos de ce parlementaire, qui fait souvent l’aller-retour Paris-Tripoli :
« C’est un vrai Africain ! » MAM ne fait pas mystère du but de sa visite : elle vient
vendre des armes françaises. Les affaires reprennent donc après une vingtaine
d’années de tension. Car la France et la Libye, c’est une vieille histoire…
France-Libye : un passé tumultueux
La première Française ministre de la Défense a beau être explicitement venue à
Tripoli pour promouvoir les armes produites par son pays, la situation n’est pas
simple. L’a-t-elle d’ailleurs jamais été entre la trentaine de gouvernements qui se sont
succédé à Paris depuis 1969 et le colonel nassérien Mouammar Kadhafi, arrivé au
pouvoir à vingt-neuf ans, le 1er septembre de cette année-là, en renversant à la tête du
Comité des officiers unionistes libres le roi Idris Ier ? Grâce à ses ressources
pétrolières, le putschiste n’a jamais manqué d’argent et, quelques mois après son
arrivée au pouvoir, Paris signe avec lui un contrat majeur, portant sur la vente de
quatre-vingt-deux Mirage 5i. À partir de juin 1973, le conflit frontalier entre la Libye
et le Tchad offrira au colonel libyen un prétexte pour que ses troupes s’invitent dans la
profondeur du territoire de son voisin méridionalii. Un territoire montagneux et
désertique équivalent à celui de vingt départements français, la bande d’
aouzou, est
occupé par l’armée libyenne1. En novembre 1973, Mouammar Kadhafi est reçu en
visite officielle à Paris par le président Georges Pompidou. Dans la foulée, il achète
trente-deux Mirage F-1 C d’interception, qui seront livrés entre 1978 et 1981 : la
preuve que le commerce des armes peut se pratiquer y compris avec ses adversaires…
Car après y être intervenus pour la première fois en 1969 (« opération Limousin »),
en soutien au président tchadien François Tombalbaye menacé par la rébellion du
Frolinat dirigé par Hissène Habré, les soldats français n’ont jamais vraiment quitté leur
ancienne colonie très instable. Cette mission dure jusqu’en 1972, avant de reprendre de
1978 à 1980 (« opération Tacaud »). Les mercenaires de Bob Denard, la DGSE et les
troupes françaises font à nouveau, mais plus discrètement, le coup de feu contre les
Libyens au début des années 1980. Puis, de 1983 à 1984, ce sera l’« opération
Manta », destinée à protéger l’ancien rebelle Hissène Habré, devenu président, contre
les assauts de son opposant Goukouni Weddeye, soutenu à son tour par les Libyens.
Après Manta, un accord franco-tchadien conclura à un désengagement mutuel.
Le 5 avril 1986, une bombe explose à Berlin, dans la discothèque « La Belle ».
Parmi les deux cents blessés, on compte soixante-trois soldats américains, dont deux
mourront, ainsi qu’une ressortissante turque. Des interceptions électroniques
américaines désignent alors sans ambigüité les services secrets libyens et, dix jours
plus tard, dans la nuit du 15 au 16 avril, le président américain Ronald Reagan lance
un raid destructeur contre Tripoli et les résidences personnelles du colonel Kadhafi. Ce
sera l’opération « El Dorado canyon »iii. Cherchant à ne point trop envenimer ses
relations avec le monde arabo-musulman, le président français François Mitterrand et
son Premier ministre Jacques Chirac se sont opposés au survol de la France par les
1 Cette querelle sera tardivement tranchée par un arrêt de la Cour internationale de justice de
La Haye en 1993, favorable au Tchad et entériné par la Libye en mai 1994.
bombardiers américains.
Alors que le colonel Kadhafi a acheté des quantités d’armes dans les pays du Pacte
de Varsovie et en France, ses forces aériennes, sa marine et sa défense sol-air, armées
pourtant de très modernes Crotale II français produits par Thomson-CSF, se révèlent
absolument incapables de seulement déranger les attaquants américains. Dans un
rapport secret (exhumé plus tard des archives de la Stasi est-allemande), le maréchal
soviétique Alexander Ivanovich Koldunov, qui avait averti les Libyens dès le 13 avril
de l’imminence du raid, analyse l’échec de leurs défenses antiaériennes2 et de leur
armée de l’air, pourtant largement dimensionnées pour y faire face. Le maréchal russe
considère les militaires libyens comme « arrogants », regrette que le « commandement
et le contrôle » des forces laissent à désirer et considère le moral des troupes de la
défense sol-air comme « faible »iv. Quant aux avions de chasse, ils n’ont jamais quitté
leurs hangars…
Pendant la crise, les affaires continuent
Le 21 décembre 1988, un Boeing 747 de la Pan Am est détruit en vol par un
attentat, au-dessus de Lockerbie en Écosse : deux cent quarante-trois morts. Puis, le
19 septembre 1989, un DC10 d’UTA explose au-dessus du Sahara. Cent soixante-dix
personnes, dont une majorité de Français, trouvent la mort. Dans les deux cas, l’État
libyen sera accusé d’avoir organisé les explosions. Des procès s’ensuivront : à Paris et
aux Pays-Bas (ou trois juges écossais se déplaceront et observeront la loi écossaise),
des fonctionnaires libyens seront condamnés à des peines sévères, notamment le beaufrère
de Kadhafi et chef des services secrets, Abdallah Senoussi. La Cour d’assises de
Paris l’a condamné en mars 1999 par contumace à la prison à vie, avec cinq autres
agents3. Nous reparlerons de lui. Tout en protestant de son innocence, la Libye a
accepté en 2004 et en 2008 d’indemniser les familles des victimes de ces attentats4.
2 Les Libyens disposaient de près de quatre cents postes de tirs de missiles sol-air achetés en URSS,
de types S-200 Vega, S-125 Neva, S-75M Volkhov, SA-6 Gainful et SA-8 Gecko, ainsi que de
soixante postes Crotale II fournis par Thomson-CSF.
3 Abdallah Elazragh, Ibrahim Naeli, Arbas Musbah, Abdelsalam Issa Shibani, Abdlesalam
Hammouda.
4 Un accord final sur les indemnisations des victimes de l’attentat de Lockerbie est intervenu le
14 août 2008 entre Washington et Tripoli, qui a accepté de verser 2,7 milliards de dollars
Attitude qui, assurément, ne rend pas le dossier plus clair…
Au début des années 2000, les choses commencent à se tasser, car on ne reste
jamais fâché très longtemps avec un pays producteur de pétrole… Dès cette époque,
les marchands d’armes français commencent à reprendre le chemin de Tripoli. La
Libye demeure frappée par l’embargo sur les ventes d’armes décidé par le Conseil de
sécurité de l’ONU dans sa résolution 748 du 31 mars 1992. Celui-ci ne pourra être levé
que lorsque les procédures judiciaires consécutives aux divers attentats auront été
soldées, ce qui ne sera fait qu’en septembre 2004, mais les contrats d’armement
prennent tellement de temps que les entreprises s’estiment fondées à entamer les
prospections. Depuis plusieurs années, Tripoli cherchait à se rapprocher de Paris. En
septembre 2000, le fils du colonel Kadhafi et président de la fondation qui porte son
nom, Seif el-Islam Kadhafi, a joué un rôle essentiel dans la libération des otages
français détenus par le groupe Abou Sayyaf sur l’île de Jolo, aux Philippines. Bien sûr,
Tripoli a rapidement souhaité capitaliser ce succès et a fait savoir à Paris, par divers
canaux informels, dès la fin 2000, qu’une normalisation des relations serait la
bienvenue. « La bonne volonté libyenne était évidente, mais ça partait un peu dans
tous les sens », nous avait alors précisé un fonctionnaire suivant de près ce dossier.
Au cours de l’année 2001, des progrès sont réalisés, selon les voeux de la France.
Les agents commerciaux oeuvrant en Libye, notamment le très actif Bernard Cheynel,
l’un des agents français connaissant le mieux le pays et ses dirigeants, sont rassurants
et les grands industriels n’auront pas trop de mal à convaincre le gouvernement de
Lionel Jospin. Malgré l’embargo qui frappe toujours la Libye à cette époque, Paris
autorise secrètement plusieurs groupes d’armement à reprendre des contacts
commerciaux, dont Eurocopter, Dassault et Thales. Ces deux dernières entreprises se
tirent d’ailleurs avec ardeur dans les jambes, Dassault souhaitant proposer son Rafale,
quand Thales préférerait une remise à niveau électronique des Mirage F-1 vendus dans
les années 1970, afin d’en refaire de vrais avions de combat.
Proche des services français de renseignements, une source m’a confirmé : « À la
fin de l’an 2000, un cycle s’est ouvert. Tripoli voulait reprendre le commerce et Paris
d’indemnités, soit 10 millions de dollars par victime. Tripoli avait par ailleurs accepté en 2004 de
verser un million de dollars par victime de l’attentat contre le vol d’UTA, soit 170 millions de dollars.
souhaitait la fin du contentieux sur le DC-10. Mais nous voulions éviter les pièges.
Nous voulions des filtres, identifier les interlocuteurs ; et surtout ne heurter ni les
Britanniques ni les Américains. » Via une société implantée en Afrique du Sud et
dirigée par des Français, des contacts très avancés sont noués avec les Libyens, pour
leur proposer dans un premier temps une « remise à niveau » de leurs missiles sol-air
Crotale.
Selon le vieil adage, on ne fait la paix qu’avec ses ennemis. Pendant que les
Français tirent des plans sur la comète, cartographient les réseaux d’influence et
identifient précisément les poches à remplir à Tripoli – et quelques-unes aussi à Paris –
, Washington entame une démarche de normalisation plus radicale, préparée par les
services secrets britanniques. En 2003, cette régularisation avec les Libyens s’imposait
pour les Américains, pour toutes les bonnes raisons possibles et, aussi, quelques
mauvaises. Pays riche, doté de réserves pétrolières inexplorées, devant construire ou
reconstruire toutes ses infrastructures, une Libye redevenue fréquentable ouvrirait des
opportunités énergétiques et commerciales considérables. Mouammar Kadhafi sera
d’autant plus rapidement convaincu de cette nécessité qu’en mars 2003, l’armée
américaine envahit l’Irak et chasse Saddam Hussein du pouvoir. Si le dictateur irakien
avait abandonné toute velléité de fabriquer ou de posséder des armes nucléaires,
biologiques et chimiques depuis 1995v, Mouammar Kadhafi n’avait en 2003 renoncé à
rien du tout. Les pressions américaines vont lui faire courber l’échine jusqu’au sable,
et abandonner dans l’urgence sa prétention à posséder la bombe atomique. Il avait
pourtant commencé à recevoir en 1997 des centrifugeuses transmises par le réseau
pakistanais d’Abdul Qadeer Khan, dont la livraison se poursuivait encore fin 2003vi.
Mais le Pakistan n’est pas le seul à avoir joué avec le feu libyen : la Malaisie, la
Turquie, la Suisse, la Corée du Sud, l’Afrique du Sud ou Dubaï ont contribué aux
efforts nucléaires de Kadhafi…
Parmi les connaisseurs de cette affaire, personne ne semble retenir l’hypothèse que
la France ait été au courant de la négociation triangulaire secrète Londres-Tripoli-
Washington. Quant à ceux qui connaissent les pratiques de la DGSE en Libye, ils sont
dubitatifs sur les capacités du poste local à déceler une quelconque activité secrète.
Selon des sources françaises, ces agents locaux, dirigés par un fonctionnaire sous
couverture diplomatique, auraient été incapables de repérer la présence d’une mission
commerciale de douze cadres de haut niveau appartenant au groupe aéronautique
britannique BAe Systems. Très actifs pourtant durant plusieurs mois dans la capitale
libyenne au début 2003, ces « cadres » ont obtenu l’autorisation des autorités locales
de visiter toutes les bases aériennes du pays pour y dresser un inventaire des « besoins
techniques ». Le détail qui tue, c’est que cette délégation aurait fréquenté assidûment
la villa d’une employée de l’ambassade de France…
Si la Libye excite tant de convoitises, c’est qu’elle extrait chaque année de son soussol
une douzaine de milliards de dollars d’excellent pétrole, dont elle a mis de côté la
moitié durant les années d’embargo. Cet énorme trésor de guerre n’a pas seulement
permis d’aider plusieurs partis et personnalités politiques dans de grandes démocraties
occidentales, selon les règles bien établies de la corruption à l’africaine. Il aiguise
également les appétits industriels. Le chef du gouvernement espagnol, José Maria
Aznar, a rendu en septembre 2003 la première visite d’un dirigeant occidental en
Libye, empochant au passage 300 millions d’euros de contrats et offrant cinq cents
bourses à des étudiants libyens. De la France, le colonel Kadhafi n’attend alors qu’une
seule chose, à savoir la levée de la condamnation de son beau-frère Abdallah Senoussi
dans l’affaire du DC-10 d’UTA. Une revendication impossible à satisfaire, sauf à
passer par une grâce présidentielle politiquement inconcevable. Pire, aux yeux des
Libyens : l’Élysée s’oppose alors fermement à ce que des entreprises françaises
reversent à la fondation Kadhafi 1 % à 2 % de leur chiffre d’affaires en Libye, afin que
cette contribution « volontaire » paie les indemnités dues aux familles des passagers
du DC-10 ! Finalement, c’est l’accord sur cette indemnisation, signé le 9 janvier 2004
à Paris, qui permettra la reprise officielle des négociations commerciales francolibyenne.
La Libye et l’Allemagne n’ont conclu quant à elle qu’en septembre 2004 leur
accord sur le dédommagement des victimes de l’attentat libyen contre la discothèque
La Belle de Berlin, en 1986. Ce protocole a rouvert la route de Tripoli à tous les
vendeurs d’armes européens.
S’il est un pays où les temps de la corruption à l’ancienne ne sont pas révolus et où
les intermédiaires agissent au vu et au su de tous, ou presque, c’est bien la Libye. Le
système en vigueur depuis la fin des sanctions contre Tripoli (décidée par l’ONU le
13 septembre 2003) est d’un classicisme éprouvé, très similaire à celui que décrivait
l’OCDE en 2007 dans son étude des mécanismes habituels de la « corruption dans les
marchés publics » : « Les parlementaires occupant des postes-clés, ainsi que les
responsables des achats de l’armée (présidents et rapporteurs de la commission
technique ou de la commission financière) seront également approchés par le
corrupteur. Au niveau suivant, on s’intéressera aux agents publics responsables des
aspects techniques de la commande publique. Enfin, on visera en dernier recours les
agents techniques chargés des évaluations techniquesvii. » Un agent travaillant en 2010
en Libye au profit d’entreprises d’armement françaises et européennes explique ainsi
que dans ce pays, « la clé des décisions se trouve au niveau des militaires. Kadhafi a
besoin d’eux et les laisse faire. Pourquoi les empêcherait-il de manger ? Tout se passe
sous le contrôle de Saadi Kadhafi, le footballeur5. » Car si la corruption sert à huiler
les rouages, le vrai facteur décisionnel demeure politique. En 2007, l’affaire des
infirmières bulgares et la vente de missiles antichars Milan concomitante à leur
libération l’ont amplement démontré.
2004-2006 : embrouilles franco-françaises à Tripoli
Mais à cette époque, la France avait déjà plusieurs longueurs de retard dans la
course à la reprise des relations commerciales avec la Libye. Et les industriels français
n’obtiendront jamais que des lots de consolation. Les vrais vainqueurs n’ont pas
traîné : dès le 23 mars 2004, le secrétaire d’État adjoint américain William Burns se
rend à Tripoli, applaudit la nouvelle attitude de la Libye et promet un rabibochage
rapide avec Washington. Deux jours plus tard, le Premier ministre britannique Tony
Blair rencontre à son tour le colonel Kadhafi. Dans la foulée, le 26 mars, la « major »
pétrolière Royal Dutch Shell (à capitaux britannique et néerlandais) se voyait attribuer
des permis d’exploration de nouveaux champs d’hydrocarbures. Il ne faut que
quelques mois aux Français pour qu’un premier « geste commercial » soit proposé à
Mouammar Kadhafi, sous la forme d’une formation clés en main de ses gardes du
5 Né en 1973, Saadi Kadhafi est le troisième des huit enfants du chef de l’État libyen. Passionné de
football, il devient en 2002 actionnaire et joueur à la Juventus de Turin, avant de rejoindre les clubs de
Pérouse et d’Udine, puis la Sampdoria de Gênes. Il a répondu d’accusations de dopage devant la
justice italienne.
corps, assurée par des hommes du service Action de la DGSE. Ces agents sont les
héritiers de ceux qui, au Tchad en mars 1987, avaient contraint à la retraite le corps
expéditionnaire libyen… à coups de missiles Milan. Le colonel Kadhafi rêvait, depuis
vingt ans, de s’équiper de cet engin meurtrier. Les militaires français estiment quant à
eux qu’ils n’ont plus à craindre de se retrouver face à des soldats libyens, dès lors que
le conflit territorial avec le Tchad sur la bande d’
aouzou est terminé depuis 1994.
En septembre 2004, EADS organise à Tripoli un séminaire avec des dirigeants
libyens : au menu, les missiles antichars Milan et la rénovation d’engins anciennement
acquis par la Libye, dont des missiles air-air Magic et des missiles antinavires Otomat.
Modestes zakouskis ! Le gouvernement français rêve de vendre à Tripoli du gros, du
lourd, du cher : l’hélicoptère de combat Tigre et, surtout, le chasseur Rafale. Mais les
Libyens ont beau être cousus d’or, ils se font tirer l’oreille. En attendant, ils proposent
aux Français de remettre à niveaux leurs vieux Mirage F-1. Après la visite officielle de
Jacques Chirac à Tripoli, les 24 et 25 novembre 2004, la CIEEMG accorde une
autorisation préalable de négociation à Dassault Aviation, Thalès, Snecma et à la
SOFEMA (Société française d’exportation de matériels aéronautiques, créée en 1997
sous tutelle de l’État), dont tous ces industriels sont actionnaires. Elle porte sur la
rénovation, pour près de 120 millions d’euros – et 60 % de marge bénéficiaire – de
douze des Mirage F-1 achetés par les Libyens en 1973. Ces avions trentenaires, bien
plus vieux que leurs futurs pilotes, sont hors d’état de voler. Le colonel Kadhafi
souhaite seulement qu’ils puissent reprendre l’air. Moins pour mener de véritables
missions de combat que pour permettre à de nouveaux pilotes de se former ; et pour
concrétiser la réconciliation de Tripoli avec la communauté internationale.
Après une première visite de la ministre de la Défense Michèle Alliot-Marie à
Tripoli, en février 2005, une stratégie industrielle française a été définie sous ses
auspices et celles de la DGA : un consortium a été mis sur pied pour la remise en vol
des Mirage F-1, associant Thales (instrumentation de bord), Dassault (cellule des
avions) et Snecma (pour la remise en état des moteurs). Le tout sous l’égide de la
SOFEMA. Un week-end d’octobre 2005, tout le monde a rendez-vous à Tripoli pour
signer le contrat, mais patatras ! À la dernière minute, la réunion est annulée.
C’est qu’un nouvel acteur français est entré en jeu de manière imprévue : la société
Sagem Défense Sécurité – alors que cette société est, comme la Snecma, une filiale du
groupe Safran, né en mai 2005 de la fusion entre Snecma et Sagem. Apparemment de
leur propre initiative, deux de ses dirigeants, le P-DG Jacques Paccard – l’homme de la
rénovation des Mirage pakistanais par Sagem en 1996 – et le directeur du
développement international, Jean-Luc Hidalgo, ont mis en oeuvre une autre stratégie
commerciale, ne visant plus simplement à « remettre en vol » des Mirage F-1 libyens
tout juste bons à parader le jour de la fête nationale, mais bien à en faire de vraies
machines de guerre, dotées d’équipements électroniques modernes et de capacités
d’emport d’armements dernier cri, aptes à former la première ossature d’une armée de
l’air au goût du jour. Une réédition de l’opération réalisée au Pakistan une dizaine
d’années plus tôt (voir supra, chapitre 3). Sagem jouerait dans ce cas le rôle de leader
et placerait ses matériels les plus chers.
Cette stratégie autonome de Sagem a eu pour effet de déclencher l’exaspération,
puis une vraie fureur, des autres industriels français. Lesquels, menés par Dassault,
entendent que la très modeste rénovation qu’ils proposent soit simplement une
première étape vers la vente du Rafale. Paccard et Hidalgo se seraient rapprochés à
cette époque du fameux intermédiaire franco-libanais Ziad Takieddine, que nous avons
déjà croisé dans l’affaire des sous-marins français vendus au Pakistan en
septembre 1994 (voir supra, chapitres 3 et 4). Au sein du groupe Safran et au ministère
de la Défense, de graves accusations étaient alors lancées contre cet intermédiaire, y
compris celles d’avoir signé des contrats privés avec des cadres de Sagem, portant sur
les affaires libyennes.
Contacté à de nombreuses reprises depuis mai 2006, ce dernier n’a jamais répondu à
mes appels. Paccard et Hidalgo, eux, ont accepté de me rencontrer, le 24 octobre 2006.
À la question « Avez-vous, ou avez-vous eu, un contrat avec Takieddine ? », ils ont
répondu « non », en se défendant d’avoir voulu couper l’herbe sous le pied de leurs
concurrents : « Nous sommes allés en Libye pour préparer un contrat de surveillance
des frontières. La CIEEMG et la DGA nous ont dit ensuite que la proposition francofrançaise
sur les Mirage était du ressort du consortium. Dont acte. » Quant à Ziad
Takieddine, ils s’en démarquent, sibyllins : « Qu’il ait cru pouvoir développer des
affaires en Libye, peut-être. Mais çà ne s’est pas bien passé. Nous ne sommes d’accord
avec lui ni sur le fond ni sur la forme… » Une autre source au groupe Safran, maison
mère de Sagem, présente une version plus musclée : « Takieddine a voulu tout
embrasser et pousser le dossier en réclamant une inutile commission de 8 %. Il a fallu
le calmer. D’abord doucement, puis moins doucement… »
Moins doucement ? Certes… Car Matignon et l’Élysée sont intervenus directement
auprès du P-DG de Safran Jean-Paul Bechat, via le haut responsable pour
l’intelligence économique Alain Juillet et le conseiller diplomatique de Jacques
Chirac, Maurice Gourdault-Montagne. Il s’est agi pour ces deux hommes de « mettre
les pendules à l’heure » afin de conduire Sagem à rentrer dans le rang… Le 30 octobre
2006, le groupe Safran annonçait sèchement le départ du P-DG de Sagem, Jacques
Paccard, remplacé par l’ingénieur de l’armement Jean-Paul Herteman.
Cette affaire aurait sans doute moins fait polémique si, selon plusieurs sources
industrielles et étatiques proches du dossier, Takieddine ne s’était pas présenté à
Tripoli avec une lettre de Nicolas Sarkozy le désignant comme son représentant
personnel pour traiter les affaires industrielles relatives à ce pays, aussi bien pour le
contrat de surveillance des frontières, effectivement dans les attributions du ministre
de l’Intérieur qu’il était alors, que pour le reste… Mais cette version n’a recueilli
qu’un démenti indigné quand j’ai interrogé en octobre 2006 le très proche entourage
du futur président : « Nous sommes au courant de cette assertion, mais cette prétendue
lettre n’existe pas. Si un tel document a été présenté, c’est un faux ! » Et si le ministre
de l’Intérieur a rendu officiellement visite à Mouammar Kadhafi le 6 octobre 2005,
« séchant » à cette occasion le conseil des ministres pour cause officielle de
« migraine », il ne faut pas y chercher malice : c’était pour parler avec son homologue
Nasr el-Mabrouk d’équipement des gardes-frontières, d’immigration clandestine et de
la gestion par les Libyens des camps de rétention installés dans le pays, que l’Union
européenne condamne.
« Interférences illégitimes » et guerre des réseaux
Que soit évincé l’industriel Sagem, qui avait tenté sa chance sans succès, y compris
après avoir tenté de se faire ouvrir des portes par un agent apparemment sans mandat,
rien que de très banal. Mais le consortium formé par Dassault, Thales et Snecma va lui
aussi avoir affaire à de curieux intermédiaires. Cette fois, c’est Jacques Boyon, ancien
secrétaire d’État à la Défense (de 1986 à 1988) et ex-trésorier du RPR, devenu en 2005
président de l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), qui fait entrer
dans le circuit l’homme d’affaire libanais Roger Tamraz, flanqué d’un citoyen indien
possédant alors ses entrées à l’Élysée, Ujwa Vikas.
Roger Tamraz se trouve alors dans une situation personnelle délicate. Il a un tel
besoin de se refaire une santé financière, afin de sortir de cette mauvaise passe, qu’il
cherche à se faufiler dans plusieurs contrats avec la Libye. Avant de disparaître très
rapidement du circuit, Jacques Boyon présente ces nouveaux venus au général Bernard
Norlain, P-DG de la SOFEMA, membre du consortium industriel conduit par Dassault.
Tamraz fait miroiter à Norlain un contact avec celui qu’il présente comme le décideur
qu’il conviendrait de « convaincre » dans l’entourage du colonel Kadhafi, son beaufrère
et chef des services secrets, à savoir Abdallah Senoussi, condamné par la justice
française en 1999. Effectivement, une réunion est organisée à Tripoli pour Norlain.
Celui-ci accepte – par écrit, mais sans en aviser son conseil d’administration – de
verser à Tamraz une commission égale à 8 % de la part de Dassault (64 millions
d’euros) dans le contrat de rénovation des Mirage F-1 libyens, lequel s’élève au total à
117 millions. Le problème, c’est que les industriels, qui subodorent un coup fourré, ne
veulent pas entendre parler de commissions. La convention OCDE est passée par là…
Les militaires libyens sont tout aussi fermes : le général Ali Chérif Riffi, chef de
l’armée de l’air, se fâche lors d’une réunion qui se tient dans les locaux de la
SOFEMA à Paris, le 11 décembre 2006. Selon plusieurs participants à cette réunion, il
se plaint des « interférences illégitimes » de Roger Tamraz et se voit soutenu par les
industriels présents, à savoir Dominique Simonneau et Étienne Pahin pour Thales,
François Courteau pour Snecma et Éric Trapier pour Dassault. Quelques mois plus
tard, Bernard Norlain quitte la SOFEMA, remplacé par un cadre de Thales, Guillaume
Giscard d’Estaing. Il faudra attendre juin 2007 pour que le contrat soit définitivement
annulé, avant que les Libyens contractent séparément avec chaque industriel.
De source interne à cette affaire, on s’étonne qu’on ait fait tant de cas de ces
commissions libyennes : « Aucun marché ne se fait sans commission, même en
Allemagne. Et pas seulement dans la défense. Tous ceux qui disent le contraire sont
des hypocrites. » Mais dans cette seule affaire, nous avons identifié pas moins de sept
intermédiaires différents (dont Takieddine et Tamraz), qui prétendaient tous toucher
des commissions sur le contrat des Mirage F-1. Pour un autre acteur des marchés
militaires libyens, l’entourage de Kadhafi n’a demandé aux Français qu’une seule
chose, qu’il n’a pu obtenir : la grâce présidentielle pour Abdallah Senoussi. Pour le
reste, la corruption dans ce dossier n’a jamais concerné, selon l’un de ses acteurs, que
les « morts de faim » : « Quand la famille Kadhafi a besoin de 50 millions de dollars,
elle vend un bateau de pétrole ! Qu’elle ait demandé des commissions pour elle-même,
c’est une pure invention franco-française. »
La guerre des réseaux sévit effectivement. Dans une note rédigée en octobre 2007
par un intermédiaire français actif en Libye, ce dernier narre par exemple les déboires
d’un officier libyen membre des Moukhabarat (services secrets), « qui anime
efficacement depuis six ans le réseau qui défend les intérêts français : 100 millions
d’euros déjà réalisés, mais également 500 millions réalisés avec des sociétés étrangères
européennes à la suite du refus de CIEEMG, et plus de 2 milliards d’euros en cours
avec nos industries de défense et notamment Thales ». Cet officier, détaille notre
intermédiaire, « a fait émettre environ un millier de visas libyens au profit des
collaborateurs de notre industrie de défense et toujours en moins de 48 heures… Cet
homme est l’un des plus courtisés de l’industrie de l’armement et de l’aéronautique
occidentale. […] Alors qu’il défend les intérêts de Thales International, de Nexter et
de bien d’autres depuis six ans, c’est Cessna qui l’invite au Salon du Bourgetviii… »
Que demande alors cet homme depuis deux ans sans pouvoir l’obtenir ? Un visa pour
sa fille qui veut poursuivre ses études à Lyon… Sans doute l’officier concerné n’a-t-il
plus les bons interlocuteurs en France ! Car lorsque ces récriminations sont émises à
l’automne 2007, bien des choses ont changé dans les relations franco-libyennes. Il faut
dire qu’un événement considérable vient de se produire : la libération des infirmières
bulgares !
Les infirmières bulgares contre les missiles français
À l’été 2007, quelques semaines après son arrivée à l’Élysée, Nicolas Sarkozy
s’active à dénouer un dossier symptomatique des agissements du chef de l’État libyen.
Accusés sans preuve d’avoir inoculé le virus du sida à de jeunes enfants, cinq
infirmières bulgares et un médecin palestinien sont emprisonnés en Libye depuis
février 1999ix. L’affaire fait grand bruit. Dans les semaines suivant son élection, le
président français envoie en Libye son épouse Cécilia Ciganer-Albéniz et le secrétaire
général de l’Élysée, Claude Guéant. Alors que le Premier ministre britannique Tony
Blair et la commissaire européenne aux relations extérieures Benita Ferrero-Waldner
avaient eux aussi puissamment agi en ce sens, c’est bien l’avion présidentiel français
qui va chercher les détenus à Tripoli le 24 juillet 2007. Sans aucune contrepartie,
assure la France.
Dès le lendemain, lors d’une visite de Nicolas Sarkozy à Tripoli, celui-ci annonce
néanmoins avoir signé deux protocoles d’accord avec la Libye : l’un « dans le domaine
militaire » et l’autre sur la fourniture d’un réacteur nucléaire civil pour dessaler l’eau
de mer – alors que ce dernier avait déjà fait l’objet d’accords entre le Commissariat à
l’énergie atomique (CEA) français et le Bureau libyen de recherche et de
développement en 2005 et 2006.
Moins d’une semaine plus tard, une agence de relations publiques new-yorkaise
appelle le quotidien Le Monde à Paris, pour lui proposer un entretien à Nice avec Seif
el-Islam Kadhafi, qui a des choses à dire. Et de fait ! Lors de l’interview, ce dernier se
félicite : « Vous savez que c’est le premier accord de fourniture d’armes par un pays
occidental à la Libyex ? » Il évoque un contrat de 100 millions d’euros, mais c’est du
triple qu’il s’agit : le missilier MBDA a signé pour la vente de missiles Milan pour
168 millions d’euros et EADS fournira un système Tetra de communication radio pour
128 millions d’euros ! La concomitance entre la libération des otages et la conclusion
des contrats d’armements a rapidement relativisé la beauté du geste français. Et le fait
que le président Sarkozy déclare qu’il n’y avait eu « aucune » contrepartie au geste
humanitaire n’a pas vraiment dissipé le malaise.
Car en réalité, les conditions pour la signature du contrat étaient réunies bien avant
la libération des infirmières bulgares. « Leur détention constituait un facteur bloquant
et leur départ de Libye a levé cet obstacle. Tout serait plus simple si le père Kadhafi
n’entretenait pas une certaine complication ! », m’a affirmé alors un haut
fonctionnaire, opérateur discret des ventes d’armes françaises à la Libye. Et il ajoutait :
« Il est très fréquent que les contrats de ventes d’armes ne soient annoncés que par le
client, au moment qu’il juge utile. » Point de vue que ne partage pas un industriel de
l’armement, selon lequel il serait injuste de faire à Nicolas Sarkozy le procès d’avoir
obtenu les libérations en contrepartie de ventes d’armement : « À notre connaissance,
le contrat des Milan n’était pas au programme de l’entretien entre le colonel Kadhafi et
le président français. Même s’il est exact qu’il était dans le dossier qui lui avait été
préparé. »
Tout serait donc transparent dans cette affaire ? Ce n’est pas certain… À entendre
les déclarations officielles françaises, les négociations sur la vente de missiles Milan à
la Libye auraient commencé début 2006, durant donc dix-huit mois. En réalité, elles
ont été beaucoup plus longues, en pleine connaissance de l’autorité politique. Les
premières autorisations de négocier la vente de Milan ont été accordées par la
CIEEMG à MBDA au printemps 2004, avant même que l’embargo européen à l’égard
de Tripoli ait été formellement levé. Au début des négociations franco-libyennes sur
les missiles, mille engins étaient prévus, comprenant des postes de tir numériques de
dernière génération, associés à des missiles Milan II de 1 900 mètres de portée. Le
Milan ER de dernière génération, de 3 000 mètres de portée, n’est pas pour les
Libyens ; enfin, pas tout de suite… La ministre de la Défense Michèle Alliot-Marie, on
l’a vu, s’est rendue à Tripoli en février 2005. Au printemps, les négociations sur ce
contrat obtiennent un feu vert définitif de la CIEEMG. Puis le ministère de la Défense
demande à MBDA de réduire ses ambitions, de ne plus vendre que le tiers, puis le
quart, des Milan initialement prévus. Car ce contrat de missiles n’est pas la priorité des
responsables français, qui entendent plutôt favoriser les gros marchés à plusieurs
milliards d’euros, quand celui des Milan ne représente « que » 168 millions d’euros…
Petit business…
Pourtant, en février 2007, les Libyens remettent aux Français une lettre d’intention
pour l’achat de trois cents postes de tir Milan. C’est ce préaccord qui a été dévoilé par
Seif el-Islam en août 2007xi. Et depuis la fin 2007, les Français espèrent signer de gros
contrats d’armement en Libye. Les espoirs portent d’abord sur le Rafale de Dassault,
dont le dossier a été finalement confié par l’Élysée à l’intermédiaire Alexandre
Djouhri, nous explique en septembre 2010 une source française très liée aux ventes
d’armes. À l’automne 2010, les ventes de cet avion à Tripoli semblaient toutefois
assez compromises par plusieurs facteurs : la réticence des autorités françaises
concernant la vente aux Libyens des missiles MICA à longue portée et la nécessité de
leur fournir des équipements électroniques « ITAR free » – c’est-à-dire ne comportant
aucun équipement d’origine américaine, donc soumis à la norme International Traffic
in Arms Regulations, qui imposerait de solliciter l’accord de Washington. Or des
adaptations de l’avion à ces équipements ITAR free coûtent cher et seraient
logiquement à la charge du client, accroissant encore le prix élevé des avions français.
Les Libyens ont donc entrepris de négocier simultanément avec les Russes la
fourniture de Sukhoï 35 Flanker Plus et de Mig 29 Fulcrum, tractations qui auraient été
très avancées, sinon déjà conclues, à l’automne 2010.
Pour le reste, les Français espèrent encore alors vendre plusieurs hélicoptères de la
firme Eurocopter : dix AS550 Fennec, douze AS332 Super-Puma et trois EC665
Tigre ; le tout pour plus de 500 millions d’euros. Ils espèrent également vendre un
système de radars de défense aérienne de Thales pour 1 milliard d’euros, un système
de surveillance des frontières, la mise à niveau des vieilles vedettes Combattante des
chantiers CMN (Constructions mécaniques de Normandie), ainsi que celle des chars T-
72, un système de défense côtière, des bateaux du chantier OCEA pour les forces
spéciales, etc. Cela alors même que les industriels italiens sont en train de tailler des
croupières à leurs homologues français, assez en colère !
Car les transalpins seraient « pragmatiques », à entendre certains agents français :
ils auraient repris les paiements de commissions directes, sans simagrées. Citant un cas
très précis, l’un de mes interlocuteurs m’a confié au printemps 2010 que telle
entreprise italienne « verse de 15 % à 20 % de commissions sur la Libye » : « Le
système consiste à ce que le gouvernement italien accepte d’intégrer ces 15 % de potsde-
vin dans les frais généraux de l’entreprise. La subtilité, c’est que le ministère de
l’Économie taxe ces pots-de-vin à 10 %. Il devient ainsi explicitement complice de
l’opération illégale et prend le pari qu’aucun juge n’attaquera jamais le gouvernement
de front. » Certaines sociétés étrangères ont parfois envisagé de s’associer à des
entreprises italiennes tout aussi illégalement, mais ingénieusement protégées pour
profiter de la combine ! Quelques-unes ont franchi le pas. Cela suffira-t-il ? C’est ce
que l’avenir dira...
Gagner des contrats de ventes d’armes, spectaculaires et très rentables : tel est donc
l’objectif de la France, y compris dans des pays qui ne souhaitent pas contracter avec
elle, comme l’Arabie saoudite. Pour reconquérir les faveurs des wahhabites, Nicolas
Sarkozy leur a offert des présents d’une rare valeur politique, que personne d’autre, et
surtout pas les États-Unis, n’avait voulu leur remettre. C’est le Washington Post qui
révèle l’affaire : en novembre 2009, les Saoudiens sont aux prises avec la rébellion
chiite des zaïdites commandés par Abdel Malik Al-Houthi, qui opèrent depuis la
région de Saada, au Yémen voisin, et lancent des incursions en Arabie. Dans cette
mini-guerre commandée côté saoudien par le vice-ministre de la Défense Khaled ben
Sultan, les Saoudiens ont mené des raids, mais sans succès notable, car ils ne disposent
pas des renseignements nécessaires, notamment des images satellites qui leur
permettraient de définir leurs frappes avec plus de précision. Ils les demandent à leurs
alliés américains, qui refusent de les leur fournir. C’est alors qu’ils se tournent vers les
Français et que ceux-ci commencent à leur livrer les images demandées. Dès lors, ils
peuvent « repérer les caches des rebelles, leurs dépôts de matériel et leurs camps
d’entraînement. L’aviation saoudienne a attaqué avec une efficacité redoutable. En
quelques semaines, les rebelles demandaient une trêve et ce chapitre de la guerre
frontalière était refermé en février 2010xii ».
Détail piquant : c’est le 17 novembre 2009, jour de la visite « privée », sans
journaliste et de moins de vingt-quatre heures du président français en Arabie saoudite,
que celui-ci a fait ouvrir par la Direction du renseignement militaire (DRM) le circuit
de livraison des images électroniques fournies par le satellite-espion français Hélios.
Les premières images sont arrivées sur les écrans saoudiens le soir même. Paris ne
s’en est pas tenu au renseignement : des munitions pour avions de combat et des obus
d’artillerie sol-sol ont été livrés dans la foulée. Que faudrait-il de plus pour que les
Saoudiens considèrent les Français comme de vrais amis, à qui ils peuvent acheter du
matériel de guerre en grandes quantités ? Depuis la visite présidentielle, Riyad cherche
à acquérir un satellite-espion. Il sera temps de voir auprès de quel fournisseur le
royaume wahhabite se le procurera… Quelles seront les règles du jeu ? Du côté
saoudien, on sait qu’elles seront sévères. Mais quelle idée les Américains sortiront-ils
de leur chapeau pour contrer une nouvelle fois l’industrie française ? Le chapitre
suivant aborde quelques pistes. Car on ne s’en étonnera pas, le cadre international des
compétitions en matière de ventes d’armes est défini aux États-Unis et nulle part
ailleurs !
Notes du chapitre 15
i Jérôme de LESPINOIS, « Emploi de la force aérienne. Tchad, 1969-1987 », Penser les ailes
françaises, juin 2005.
ii Christian BOUQUET, « L’artificialité des frontières en Afrique subsaharienne. Turbulences et
fermentation sur les marges », Les Cahiers d’Outre-Mer, n° 222, avril-juin 2003.
iii Joseph T. STANIK, El Dorado Canyon. Reagan’s Undeclared War against Qaddafi, Naval
Institute Press, Annapolis, 2003.
iv Bernd SCHAEFER, « The U.S. air raid on Libya in April 1986. A confidential Soviet account from
the Stasi archives », Parallel History Project on Cooperative Security, <www.php.isn.ethz.ch>.
v Jean GUISNEL, Bush contre Saddam. L’Irak, les faucons et la guerre, La Découverte, Paris, 2003,
p. 29-30.
vi « A. Q. Khan nuclear chronology », Carnegie Endowment for International Peace, 7 septembre
2005.
vii Nicola EHLERMAN-CACHE, Corruption dans les marchés publics. Méthodes, acteurs et contremesures,
op. cit., p. 43.
viii Rapport de mission du 29 au 31 octobre 2007, Tripoli, Libye (archives personnelles de l’auteur).
ix Sur le dossier des infirmières bulgares, le document le plus complet est celui de Pierre
MOSCOVICI et Axel PONIATOWSKI, Rapport au nom de la commission d’enquête sur les conditions de
libération des infirmières et du médecin bulgares détenus en Libye et sur les récents accords francolibyens,
Assemblée nationale, Paris, 22 janvier 2008.
x Nathalie NOUGAYREDE, « Le fils du colonel Kadhafi détaille un contrat d’armement entre Paris et
Tripoli », Le Monde, 1er août 2007.
xi Jean GUISNEL, « Ventes d’armes : l’histoire vraie d’un contrat », Le Point, 9 août 2007.
xii David IGNATIUS, « New rules for new weapons », The Washington Post, 11 novembre 2010. - 40k